Polymarket : Où un Particulier Peut-il Encore Trouver un Edge Algorithmique ?
Stratégies algo sur Polymarket : arbitrage, market making, modèle probabiliste. Ce qui est saturé et ce qui marche encore pour un développeur solo.
Sur Polymarket, chaque profil est public. Fin 2025, un compte affichait une activité frénétique : un pari toutes les minutes. Le Bitcoin dépassera-t-il 88 000 $ le 5 décembre ? 96 000 $ le 6 ? À chaque question, quelques dollars misés sur le oui ou le non. Son bilan affiché : plus de 130 000 $ de gains cumulés.
Polymarket est un marché de prédiction sur blockchain : on y parie sur l'issue d'événements réels, qu'il s'agisse du prix du Bitcoin à une date précise, du résultat d'une élection ou d'un événement géopolitique. Chaque marché se résume à une question oui/non, et le prix d'un jeton reflète la probabilité estimée par l'ensemble des participants. Si le "oui" coûte 0,37 $, le marché estime la probabilité à 37 %. La plateforme s'est fait connaître lors des élections américaines de 2024 : alors que la majorité des sondages penchaient en faveur de Kamala Harris, 60 % des paris sur Polymarket favorisaient Donald Trump. Le résultat a confirmé le marché, pas les sondages.
Avec des volumes en forte croissance, Polymarket attire de plus en plus de développeurs qui automatisent leurs paris. La question : un développeur solo peut-il encore y trouver un edge algorithmique ? Cartographions les grandes familles de stratégies : celles qui sont séduisantes mais saturées, et celles qui offrent encore du potentiel.
Arbitrage sur Polymarket : Séduisant mais Saturé
L'arbitrage pur est la première idée qui vient à l'esprit. Sur chaque marché, les jetons "oui" et "non" devraient théoriquement valoir 1 $ ensemble. Quand ce n'est pas le cas (par exemple oui à 0,36 $ + non à 0,62 $ = 0,98 $), on peut acheter les deux côtés et empocher la différence à la résolution du marché. Le mécanisme est élégant, mais le terrain est déjà occupé : des market makers professionnels, équipés d'infrastructures colocalisées, des algorithmes extrêmement rapides et affûtés par de longues années d'expérience, captent ces écarts en quelques millisecondes. Les marges (0,1 à 0,5 %) sont souvent inférieures aux ~2 % de frais de la plateforme. Et même quand l'opération est nette positive, elle mobilise du capital pendant des semaines, voire des mois, pour une marge de quelques centimes par contrat.
L'arbitrage cross-plateforme (entre Polymarket et Kalshi, par exemple) présente d'autres obstacles. L'idée : exploiter un écart de prix sur un même événement entre deux plateformes. En pratique, le capital reste bloqué des deux côtés jusqu'à la résolution, les règles de résolution ne sont pas toujours identiques (ce n'est donc pas exactement le même contrat), et les délais de dépôt/retrait compliquent l'exécution. Ces stratégies ne sont pas sans intérêt : elles sont simplement dominées par des acteurs disposant de plus de capital et d'infrastructure.
Market Making et Trading Informé : Ce Qui a Encore du Potentiel
Le market making sur marchés illiquides est une porte d'entrée possible. Le principe : poster un ordre d'achat légèrement au-dessus du meilleur bid et un ordre de vente légèrement en dessous du meilleur ask, puis collecter le spread quand les deux côtés sont exécutés. Polymarket héberge des centaines de marchés de niche (des questions sur des événements sportifs, politiques, technologiques), souvent trop petits pour attirer les grandes firmes mais présentant des spreads larges, supérieurs à 4 ou 5 pourcents. Sur ces marchés, un développeur solo peut opérer sans modèle sophistiqué, puisque l'objectif n'est pas de prédire l'issue mais de profiter de l'écart entre achat et vente. Le risque principal reste l'adverse selection (sélection adverse) : être exécuté juste avant que le prix ne bouge défavorablement, par exemple quand une information vient soudainement modifier les probabilités. D'où la nécessité d'intégrer des mécanismes de protection dans le bot : des coupe-circuits qui annulent tous les ordres ouverts dès qu'un mouvement de prix anormal est détecté, et une gestion stricte de l'inventaire pour couper rapidement une position qui tourne mal.
Le trading informé par un modèle probabiliste offre le meilleur potentiel sur le long terme, mais demande à la fois des compétences techniques et une bonne dose d'ingéniosité. L'idée : construire un modèle qui estime les probabilités d'un événement indépendamment du marché. Si le modèle donne 42 % de chances que le Bitcoin atteigne 100 000 $ et que Polymarket affiche 37 %, il existe un edge théorique de 5 points. On achète un jeton "oui" à 0,37 $ qui, selon le modèle, vaut 0,42 $. Répété sur un grand nombre de paris, cet avantage statistique se convertit en profit. C'est ici que les compétences en programmation et en modélisation comptent le plus, et c'est ce qui semble distinguer les utilisateurs les plus profitables de la plateforme.
Simulations de Monte Carlo : Estimer les Vraies Probabilités
Comment construire un tel modèle ? L'approche la plus classique repose sur les simulations de Monte Carlo. Plutôt que de prédire un seul prix futur, on simule des milliers de trajectoires possibles à partir de données historiques. On compte ensuite combien de simulations franchissent le seuil en question : si 42 000 simulations sur 100 000 dépassent les 100 000 $, la probabilité estimée est de 42 %.
Deux grandes familles de modèles permettent de générer ces trajectoires. Les modèles statistiques créent des mouvements de prix aléatoires à partir de lois mathématiques (loi normale, mouvement brownien). Les modèles Bootstrap piochent directement dans les rendements historiques réels et les recombinent aléatoirement. Chaque approche a ses forces : le Bootstrap est plus intuitif et ancré dans les données observées, tandis que les modèles statistiques capturent mieux les mouvements extrêmes.
Un modèle simple a ses limites. Pour le valider, une technique consiste à comparer les prix d'options qu'il génère avec ceux de Deribit, la principale plateforme d'options crypto. Si les prix convergent, le modèle est bien calibré. Le critère de Kelly permet ensuite de dimensionner chaque pari pour maximiser la croissance du portefeuille à long terme, tout en contrôlant le risque.
La mise en place concrète d'un tel modèle en Python, sa validation contre Deribit et son automatisation font l'objet de notre vidéo dédiée avec le notebook en accès libre:
LLMs et Marchés de Prédiction : Une Piste Émergente
Un modèle Monte Carlo s'appuie sur des données de prix. Mais beaucoup de marchés Polymarket portent sur des événements qui dépendent de l'actualité : une décision politique, une annonce réglementaire, un événement géopolitique. Les grands modèles de langage (LLMs) ouvrent une piste complémentaire : analyser les flux de news en continu, évaluer le sentiment autour d'un événement, estimer comment une annonce modifie les probabilités. C'est une couche d'analyse qualitative qui viendrait s'ajouter au modèle quantitatif.
On peut imaginer un pipeline où un LLM scrute les dernières actualités, estime l'impact sur les probabilités, et alimente le modèle pour ajuster les positions automatiquement. Le domaine est encore émergent : les questions de fiabilité, de latence et de coût restent ouvertes. Mais la convergence entre modèles de langage et marchés de prédiction fait partie des pistes que de plus en plus de développeurs explorent.
Le paysage algorithmique de Polymarket reflète un schéma courant en trading quantitatif : les stratégies les plus évidentes sont saturées, tandis que les plus prometteuses demandent des compétences spécifiques. Pour un développeur solo, l'avantage réside moins dans la vitesse d'exécution que dans la capacité à modéliser correctement des probabilités sur des marchés de niche, là où les gros acteurs ne regardent pas.
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